Qui sont les complotistes? Si certaines caractéristiques se dégagent, personne n’est vraiment à l’abri de ces croyances, constate le Détecteur de rumeurs.


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On appelle complotiste ou conspirationniste un adhérent à une théorie du complot, c’est-à-dire une explication du monde qui nécessite de croire qu’un grand groupe de gens, placés à des endroits stratégiques de la société, se concertent en secret pour contrôler la population. Voici 5 choses que l’on sait sur eux.

1) La plupart des complotistes sont des hommes?

FAUX. Le cliché veut que le complotiste soit un « homme blanc en colère » (angry white man), mais la plupart des recherches ne montrent pas de différences de genre. Par exemple, une enquête de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) intitulée « Pandémie, croyances et perceptions », et qui avait été menée dès le printemps 2020, n’a noté aucune différence dans les croyances aux théories du complot selon le sexe.

2) Tous les complotistes sont peu scolarisés?

FAUX. Tous ne sont pas des décrocheurs non plus. Qu’on pense à Alexis Cossette-Trudel, figure de proue du mouvement conspirationniste au Québec et doctorant en science des religions.

Plusieurs recherches montrent toutefois que les personnes ayant un niveau de scolarité moins élevé sont plus susceptibles d’adhérer aux thèses complotistes. Selon une enquête menée dans huit pays en 2020 par la professeure en communication Marie-Ève Carignan, de l’Université de Sherbrooke, le niveau de scolarité pourrait être un facteur de risque : les gens sans études universitaires avaient davantage tendance à adhérer aux thèses complotistes. Un sondage CROP effectué à l’automne 2020 allait dans le même sens: 25 % des détenteurs d’un diplôme d’études secondaires croyaient à une de ces théories, contre 18 % des détenteurs d’un diplôme universitaire.

CROP fait par ailleurs une corrélation entre l’adhésion au complot et le revenu disponible: plus les revenus sont élevés, moins on a de chances de croire aux théories du complot. Cette corrélation pourrait toutefois s’expliquer autrement, puisqu’on sait qu’en général, il existe aussi une corrélation entre le niveau de scolarité et le revenu.

3) Les complotistes sont plus souvent âgés?

FAUX. Les jeunes sont les plus représentés. Selon l’enquête menée par Marie-Ève Carignan, les Canadiens qui croient aux fausses nouvelles de même qu’aux thèses complotistes autour de la Covid-19 étaient principalement des jeunes de 18 à 34 ans. Un sondage Léger/Journal de Montréal mené en avril 2021 constate lui aussi que les jeunes adhéraient davantage à toutes les théories du complot mentionnées par les sondeurs. L’anthropologue médicale Ève Dubé, qui sonde les Québécois hebdomadairement depuis plusieurs mois pour l’INSPQ, observe quant à elle que les 25-44 ans sont les plus représentés.

Marie-Ève Carignan soulève par ailleurs que les complotistes s’informent davantage sur les médias sociaux que dans les médias traditionnels, une caractéristique qu’on associe souvent aux jeunes.

4) Tout le monde peut tomber dans le conspirationnisme?

VRAI. Les adeptes de théories du complot proviennent de toutes les classes sociales, religions et catégories sociodémographiques. En fait, des groupes tantôt qualifiés de radicaux ou d’extrémistes, qui étaient déjà bien organisés avant la pandémie, ont profité de celle-ci pour mobiliser des segments plus larges de la population. Par exemple, aux États-Unis, QAnon, associé à l’extrême-droite, a étendu son influence jusqu’aux mères adeptes de médecines douces, en plus de rejoindre des chrétiens évangéliques et des libertariens. Des chercheurs et des journalistes ont par ailleurs noté les alliances inattendues créées ces dernières années —un phénomène commencé avant la pandémie— entre groupes d’extrême-droite et défenseurs de « médecines alternatives », d’ordinaire plutôt associés à la gauche.

Une des raisons de notre vulnérabilité, expliquent plusieurs psychologues, est que notre cerveau est prédisposé à être à l’affût de menaces. Par conséquent, un événement anxiogène comme une pandémie nous pousse à vouloir trouver des réponses; notre cerveau préfère croire à une cause intentionnelle plutôt qu’au fruit du hasard, et à multiplier les liens pour donner du sens à cet ensemble disparate d’informations.

5) Certains facteurs peuvent contribuer à faire tomber dans le conspirationnisme?

VRAI. Si les complotistes ne forment pas un groupe homogène, ils ont toutefois certains vécus en commun. D’une part, selon Ève Dubé et Marie-Ève Carignan, moins les gens font confiance au gouvernement et aux autorités de santé publique, plus l’adhésion à ces théories est grande.

D’autre part, les gens qui adhèrent à ces théories se trouvent souvent dans un état de vulnérabilité : rupture amoureuse, perte d’emploi, deuil, stress. Or, l’isolement, la peur, l’anxiété et l’incertitude amenés par la pandémie ont créé un terreau fertile pour amplifier le sentiment de vulnérabilité. Le sondage CROP cité plus haut faisait par ailleurs état d’une forte association entre les complotistes et les incels, ces célibataires forcés qui se sentent rejetés.

L’enquête internationale menée par Marie-Ève Carignan, de l’Université de Sherbrooke, soulevait que ces personnes avaient souvent été affectées par la crise: perte d’emploi ou de revenus en particulier. C’est aussi ce que suggérait l’enquête de l’INSPQ du printemps 2020, menée au plus fort du confinement. Une autre enquête (à paraître) menée en 2020 auprès de 6000 jeunes de 18 à 35 ans de Montréal, Toronto, Calgary et Edmonton par la psychologue Cécile Rousseau, a également établi une association entre détresse et adhésion aux théories du complot.

Plusieurs psychologues soulignent que les théories du complot sont une façon de reprendre du contrôle sur sa vie, parce qu’elles apportent des réponses simples. Comme les croyances religieuses, ces réponses apportent réconfort et sécurité, un besoin que tout être humain cherche à assouvir.