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Au printemps 2020, lors des premières semaines de la COVID, alors que les hôpitaux se remplissaient et que les écoles fermaient dans l’urgence, de nombreux reportages ont rappelé que les signaux d’alerte étaient pourtant tous là dès janvier et février 2020. Pourquoi a-t-il fallu si longtemps pour réagir? Le même scénario serait-il en train de se répéter autour du détroit d’Ormuz?

C’est ce que suggèrent des économistes et des organisations internationales qui énumèrent les signaux d’alarme des dernières semaines : 

  • L’Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) a prévenu à la mi-avril que si le passage régulier des navires dans le détroit d’Ormuz ne reprenait pas « aussi tôt que possible », on pourrait assister, en raison des pénuries d’engrais, à une inflation des coûts de l’alimentation « similaire à celle de la COVID ». 
  • Un rapport de l’Institut Kiel pour l'économie mondiale publié le 26 mars observait qu’une « fermeture relativement courte [du détroit] pourrait perturber toute une saison de cultures, avec des conséquences sur la sécurité alimentaire, qui persisteront longtemps après la réouverture du détroit ».
  • L’Agence internationale de l’énergie a qualifié, le 14 avril, le blocage du détroit d’Ormuz de « plus grande perturbation de l’histoire des marchés pétroliers ».
  • Le Conseil de l’Atlantique, un groupe de réflexion sur la géopolitique, en comparant le blocage du détroit à l’embargo sur le pétrole de 1973, a ajouté le 21 avril que ce dernier avait, à l’époque, retiré du marché 7% de l’approvisionnement mondial en pétrole —contre 13% pour Ormuz. Et c’est sans compter les dommages aux infrastructures pétrolières dans les États du golfe Persique qui ont été peu évalués jusqu’ici. 
  • La chaîne de production des puces électroniques en est affectée et, avec elle, l’industrie mondiale de l'informatique et de l’IA
  • Des experts en économie ou en politique évoquent un risque de récession aux États-Unis depuis la fin-mars; le Fonds monétaire international a revu à la baisse, en avril, ses prévisions de croissance pour la prochaine année.
  • Les Philippines ont déclaré dès la fin-mars un état d’urgence énergétique; des pays comme la Corée du Sud ou l’Inde ont imposé des rationnements ou fermé des usines; des compagnies aériennes ont annulé en Europe des milliers de vols.

Et pourtant, la vie continue en bonne partie comme avant, en particulier aux États-Unis —sauf pour les segments de la population directement touchés comme les agriculteurs. Et sauf pour le prix de l’essence aux stations-service. C’est encore plus flagrant sur les marchés financiers, où même une apparence de bonne nouvelle comme le cessez-le-feu du 7 avril, a suffi à provoquer une remontée des indices boursiers. « Le marché mise sur la paix, mais pas le système pétrolier », écrivait le 11 avril un analyste de la firme PSI Capital.   

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Comment expliquer cet « aveuglement économique », demande le journaliste en environnement et énergie Brian Walsh, dans le magazine Vox. Il rappelle que le 19 février 2020, peu de temps avant qu’une première éclosion de COVID ne soit déclarée en Italie, l’indice S&P (basé sur 500 grandes sociétés cotées à la bourse aux États-Unis) avait atteint un nouveau record. Cinq semaines plus tard, il avait dégringolé de 34%, la plus forte baisse de son histoire. Les informations sur les risques de la COVID étaient pourtant accessibles depuis des semaines, souligne Walsh. « Les marchés ne sont pas soudainement devenus intelligents. Ils sont juste devenus incapables de rester stupides. »

Une des raisons de l’aveuglement de février 2020, et dont on dira un jour si elle s’applique, ou non, à la présente situation, est que les humains sont mauvais pour reconnaître les menaces à long terme. Notre cerveau est construit pour réagir extrêmement vite à des menaces immédiates —par exemple, un lion qui rugit au détour d’un sentier. En revanche, face à des menaces lointaines ou diffuses, ou face à des probabilités, notre cerveau est très mal équipé. 

Deux économistes de l’Université de Pennsylvanie, Robert Meyer et Howard Kunreuther, ont appelé ça en 2019 le paradoxe de l’autruche, et ont énuméré six biais fondamentaux: myopie (comme le fait de miser financièrement sur un impact à court terme sans voir les impacts à long terme), amnésie, optimisme, inertie, simplification et attachement au groupe. Des psychologues ont également, depuis deux décennies, plusieurs fois expliqué le déni des changements climatiques par la grande difficulté à en percevoir les impacts tangibles et immédiats.

Mais dans une situation comme celle des deux premiers mois de la COVID, ou comme celle du choc pétrolier actuel, cette « aversion du marché pour la réalité », finit par avoir des conséquences beaucoup plus graves que si on avait réagi vite, commentait le 29 avril le réacteur en chef du magazine American Prospect, David Dayen. Les courtiers à la bourse qui espèrent détecter des réponses dans les « petits mouvements des prix, ne seront pas à même d’intérioriser un choc dramatique sur les chaînes d’approvisionnement mondiales ». Parce que les effets de ce choc ne se feront ressentir dans leur cour que des semaines ou des mois plus tard. 

De même, parce qu’il n’y a pas de « désastre visible » dans leur cour, les habitants de la plupart des pays riches « pensent que tout va bien, et qu’un prix un peu plus élevé à la pompe est le seul impact », explique dans le Financial Post Cuneyt Kazokoglu, de la firme de consultants en énergie FGE. Mais le déclin de la demande « va venir par vagues »: l’Asie est d’ores et déjà touchée, « l’Afrique va suivre, l’Europe a déjà commencé à parler de pénuries de certains carburants ». La dissonance cognitive —ce phénomène qui frappe nos cerveaux lorsqu’on est confronté à deux idées contradictoires— ne pourra pas durer indéfiniment. 

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