Une chronique d’opinion peut-elle se permettre de tordre des données scientifiques d’une manière qui aurait été jugée inacceptable pour un reportage? Le Washington Post vient d’en prendre pour son rhume dans la blogosphère, en persistant à défendre une chronique qui fourmillait d’erreurs —et en révélant qu’il a fallu six jours avant que quiconque ne contacte un centre de recherche à qui on faisait dire des choses qu’il n’avait jamais dites.

« C’est rafraîchissant, d’avoir quelqu’un qui pose des questions sur les données avant d’écrire sur elles », a ironisé Bill Chapman, du groupe de recherche sur le climat de l'Arctique, à l’Université de l’lllinois. Il faisait cette déclaration à un journaliste qui l’appelait, le 21 février.

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À l’origine de cette controverse, un faiseur d’opinions conservateur très populaire aux États-Unis, George Will, dont la chronique est reprise dans plus de 400 journaux. Le dimanche 15 février, il mettait en doute que la Terre se réchauffe, et il citait, entre autres, ce Centre de recherche (Arctic Climate Data Center) qui aurait conclu que, cette année, « les glaces [de l’Arctique] sont revenues au niveau de 1979 » —autrement dit, le réchauffement est un mythe, la preuve, les glaces se portent très bien.

Il n’était pas le premier à faire dire erronément cela à ces chercheurs de l’Arctique puisque leur directeur, Bill Chapman, dans un courriel émis dès le 11 février, avait été obligé de répondre à un journaliste du Guardian : « non, c’est faux. J’ignore où ils ont pris cela. En date d’aujourd’hui, il y a 1,4 million de kilomètres carrés de glace de moins qu’à la même date, en 1979. »

Vertement critiqué par « des milliers » d’internautes (dont des blogueurs et des journalistes, ici et ici), l’ombudsman du Washington Post a, d’abord par courriel, défendu son chroniqueur, alléguant que, même si le texte d’un chroniqueur n’est pas soumis aux même règles de « fact checking » (vérification des faits) que le texte d’un journaliste, il n’en était pas moins passé par plusieurs étapes de « fact checking : « la colonne de George Will a été vérifiée par des gens qu’il emploie personnellement , ainsi que par deux rédacteurs du Post Writers Group, qui emploie Will; par notre responsable de la page Opinions; et par deux correcteurs ».

La réaction n’a contribué qu’à mettre de l’huile sur le feu. « C’est ça que vous appelez du fact-checking? », ironise le journaliste —concurrent— du New York Times, Carl Zimmer :

- dans les années 1970, un refroidissement majeur de la planète « était largement considéré inévitable » par les climatologues, a par exemple écrit Will; or, c’est là un mythe qui a été démoli l’an dernier; de 1965 à 1979, peu de scientifiques annonçaient un âge glaciaire imminent; en fait, la majorité de ceux qui osaient se prononcer penchaient plutôt vers un réchauffement;

- « selon l’Organisation météorologique mondiale », il n’y aurait eu aucun réchauffement depuis une décennie; or, le plus récent communiqué de cette organisation dit exactement le contraire. Le mythe d’un « refroidissement » depuis 1998 vient du fait que la moyenne mondiale des températures en 1998 avait atteint un sommet qui n’a pas été dépassé depuis. Sauf que toutes les températures moyennes depuis 1998 sont largement au-dessus de la moyenne des 50 dernières années!

Qu’en dit Will lui-même? Le 27 février apparaît sa première réponse aux critiques. Il n’admet aucune erreur et allègue, à propos de l’histoire des glaces, que sa chronique « citait des données du Centre de recherches sur le climat, telle qu’interprétées le 1er janvier par Daily Tech, un blogue de science et de technologie ».

Des données scientifiques, «telles qu’interprétées par un blogue». Et voilà pour le fact-checking.

Ajout, 2 avril 2009: bien que, depuis cet article, l'Organisation météorologique mondiale ait publié une lettre dans le Washington Post démontrant la fausseté de certaines des affirmations de George Will, le Washington Post vient de publier une nouvelle chronique de George Will où celui-ci réaffirme les mêmes erreurs. Ce blogueur et l'Union of Concerned Scientists ne savent plus quoi penser du Post.

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