Un mois plus tard, toujours la même question : combien de pétrole s’écoule —et s’est écoulé? BP a peut-être intérêt à minimiser la fuite, mais le gouvernement a manqué plusieurs occasions d’aller prendre par lui-même des mesures plus scientifiques.

Les premiers jours, on disait 160 000 litres par jour. Depuis le 28 avril, on disait plutôt 800 000 litres par jour. Mais le 15 mai, pour la première fois, des échantillons récoltés par un navire scientifique, le Pélican, ont révélé la présence d’au moins une nappe sous-marine, donc qui n’avait pas été calculée jusqu’ici.

Vrai ou faux? Étonnamment, 36 jours après l’accident, on n’en est toujours pas sûr. Il faudra plus qu’une poignée d’échantillons mais en attendant, « il semble ahurissant que nous ne sachions pas combien de pétrole est répandu », s’indigne, parmi d’autres scientifiques, l’océanographe Sylvia Earle.

Le 25 mai, l’émission Good Morning America présentait des images prises par « son » plongeur, accompagné de Philippe Cousteau —le petit-fils de l’autre. Images saisissantes, mais qui n’apprennent rien de neuf aux scientifiques.

Et même si on peut douter de l’utilité de savoir exactement combien de pétrole fuit —cette fois-ci, il est trop tard— il faudrait au moins s’assurer « que nous ayons la meilleure science pour guider notre réaction lors de la prochaine marée noire ». Parce qu’il y en aura une prochaine, assure l’ingénieur chimique Ira Leifer.

L’écotoxicologue québécois Émilien Pelletier écrivait sur notre page « Discutez avec notre expert » :

En général, les compagnies responsables de déversements n'aiment pas dévoiler les quantités précises de pétrole déversé. Il a fallu des années à Exxon pour révéler le volume exact du pétrole perdu par l'Exxon Valdez... Ici l’estimation est plus difficile car on ne connait pas la taille du réservoir souterrain, ni le débit précis du pétrole qui sort du tuyau brisé en 3 endroits. Ce débit va probablement varier avec la réduction progressive de la pression dans le réservoir et aussi avec la présence du gaz naturel qui forme des hydrates au contact de l’eau de mer. On peut supposer que BP connait assez bien la quantité déversée quotidiennement mais ne tient pas à le révéler publiquement à cause des poursuites et des procès qui suivront très certainement.


Si BP semble se montrer réticente à laisser les scientifiques poser leurs appareils sur le fond marin, les océanographes américains ont critiqué le gouvernement depuis la semaine dernière, pour sa propre réticence à forcer la main à BP. Ce n’est que mercredi soir dernier, 19 mai, que l’amiral Thad W. Allen, en charge des opérations dans le golfe du Mexique, a révélé que des équipements pourraient finalement être envoyés là-dessous, à 1500 mètres de fond. Ça n'a pas encore été fait.

C’est qu’une nappe de pétrole à la surface et dans les profondeurs ne se comportent pas de la même façon. L’usage des dispersants complique également les calculs. Il existe même une spécialité, la dynamique des fluides, dont les experts sont particulièrement sollicités en ce moment...

« Sous l’intense attention de l’Administration nationale des océans (NOAA), les chercheurs ont retraité dans leurs laboratoires pour achever leurs analyses », écrivait le New York Times.

La NOAA est propriétaire de 19 navires de recherche, dont 5 sont dans le golfe du Mexique. Il serait également possible, ont dit les autorités de la NOAA la semaine dernière, de mobiliser des navires détenus par des universités : en fait, le Pélican est la propriété d’un consortium d’universités de la Louisiane. Parallèlement, le Californien David Valentine propose dans Nature une mesure du méthane éjecté du puits (en même temps que le pétrole), comme moyen d’estimer avec plus de précision la quantité de pétrole.

Le problème est qu’avec chaque jour qui passe, les colonnes d’eau et les courants sous-marins dispersent les nappes et les gouttelettes de pétrole sous-marines, rendant une vue d’ensemble impossible. Et pour ce qui des biologistes, il est déjà trop tard : il aurait fallu récolter des échantillons de tissus de plusieurs espèces marines dès le début, pour servir de base de comparaison avec toute analyse sur l’impact à long terme de cette fuite.

[ Ajout, 27 mai ] Le gouvernement américain réajuste l’estimation, mais avec une grosse marge d’erreur : de 800 000 litres par jour, on passe à « deux ou trois » millions de litres par jour. Conclusion: le record de l’Exxon Valdez est battu.