Après deux ans et demi de COVID et avec, depuis quelques semaines, des cas de variole du singe dans des dizaines de pays, on pourrait être enclin à regarder de haut cette grippe qui ne se répand que chez des oiseaux. Ce serait oublier que la clef de toute épidémie, c’est la probabilité que quelque chose de désagréable se produise.

Autrement dit, même si cette nouvelle variation de la grippe aviaire H5N1, qui a infecté des dizaines de millions d’oiseaux sur quatre continents, ne touche que des oiseaux, le fait qu’elle circule à ce point augmente le risque qu’à un moment donné, un groupe de ce virus ait subi une mutation qui le rende capable de se transmettre à l’humain. C’est pourquoi on entend aussi souvent ces derniers jours le même conseil de base:  ne touchez pas sans gants un oiseau mort.

En chiffres: depuis octobre, cette souche de H5N1 a causé environ 3000 éclosions dans des élevages de volailles dans des dizaines de pays —le premier cas signalé au Québec l’a été en avril. Plus de 77 millions d’animaux ont été euthanasiés pour limiter les risques de propagation du virus. On recense 400 000 oiseaux sauvages morts. Bien que ce nombre soit sûrement en dessous de la réalité, c’est déjà beaucoup plus que la dernière grande vague de grippe aviaire, en 2016-2017. Qui n’était elle-même que la suite de ce H5N1 détecté pour la première fois en 1996 chez des oies en Asie, puis chez des volailles d’Europe et d’Afrique dans les années 2000. C’est depuis 2005 qu’on observe des vagues intermittentes de décès chez les oiseaux sauvages, au gré de leurs migrations. Et la lignée plus contagieuse dont on parle à présent —appelée 2.3.4.4— a été observée pour la première fois en 2014.

Si ce retour cette année a de quoi inquiéter les éleveurs de volailles, c’est l’oiseau sauvage comme vecteur de transmission qui, lui, inquiète les scientifiques. Parce qu’à la différence des oiseaux d’élevage, on ne peut pas les contenir et encore moins les euthanasier en masse. Tout au plus constate-t-on que certaines espèces, comme la bernache nonnette, en Norvège l’hiver dernier, semblent plus vulnérables que d’autres ce qui, en théorie, permettrait peut-être de lancer des alertes préventives lorsqu’il s’agit d’espèces migratrices de passage dans une région.

Le premier cas documenté d’un humain infecté par cette nouvelle souche remonte à décembre, en Grande-Bretagne: il s’agissait d’un retraité qui élevait des canards. En avril, l’État du Colorado a signalé un premier cas en Amérique du Nord chez un travailleur d’abattoir. Les cas étaient bénins, mais « ces virus sont comme des bombes à retardement », déclare dans la revue Nature le directeur adjoint du Centre de recherche de l’OMS sur l’influenza. « Des infections occasionnelles ne sont pas un problème: c’est le gain graduel de fonctions de ces virus » qui constitue le vrai problème, c’est-à-dire leur capacité, une mutation à la fois, à se transmettre plus facilement entre oiseaux. Ou, pire, entre humains.