Il y a 20 ans, un économiste britannique réussissait un exploit: parler des risques des changements climatiques dans la langue des gens d’affaires et de la finance. En quelques semaines, Nicholas Stern attirerait l’attention des chefs d’État et des médias du monde entier.
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Le tout, pour un document de 600 pages qui n’avait rien d’une lecture de chevet : The Economics of Climate Change: The Stern Review. Comme Science-Presse l’écrivait à l’époque, ça aurait pu être un rapport alarmant de plus sur le réchauffement climatique. Mais celui-ci ne parlait pas d’impacts sur les animaux ou les écosystèmes: il parlait de récession économique.
« Peu d’économistes ont réussi à attirer l’attention d’autant de chefs d’État en aussi peu de temps », rappelle cette semaine un éditorial de la revue scientifique Nature. Stern avait été invité à parler, entre autres, à la Bourse de Toronto, et aux élus du Congrès, à Washington.
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Le statut de l’auteur y avait contribué: Sir Nicholas Stern avait été rien de moins que l’économiste en chef de la Banque mondiale. Et le rapport était une commande du ministère des Finances du gouvernement britannique de Tony Blair, désireux d’avoir une synthèse de la recherche sur les changements climatiques —non pas la recherche en climatologie, mais celle en économie.
Déjà en 2006, il y avait suffisamment de données pour que Stern puisse invoquer une urgence: si les gouvernements n’investissaient pas suffisamment vite dans l’atténuation des perturbations à venir, écrivait-il, la facture à plus long terme augmenterait très vite. Les coûts pour réparer les dommages causés par les grandes tempêtes, les inondations et les canicules, en plus de la protection des communautés côtières, pourraient représenter à terme entre 5 et 20% du PNB mondial par année. De quoi plonger l’économie mondiale dans une profonde récession avant le milieu du siècle. En comparaison, les coûts associés à une réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) auraient représenté —à l’époque— 1% du PNB mondial.
Ce rapport s’inscrivait également dans un contexte où le Protocole de Kyoto, signé en 1997, mais entré en vigueur seulement en 2005, était fragile. Ce premier traité international de réduction des GES ne ciblait que les pays industrialisés, mais même certains d’entre eux étaient réticents à aller plus loin, dont les États-Unis au premier plan. Le ministre britannique des Finances inscrivait donc cette commande à l’ex-économiste en chef de la Banque mondiale à l’intérieur d’un plus vaste ensemble d'efforts pour ramener le gouvernement américain à la table des négociations.
Mais en parallèle, c’était aussi un outil d’éducation et de vulgarisation: démontrer aux « sceptiques » que le problème était bien davantage qu’une inquiétude pour les amateurs de la nature.
Dix-neuf ans plus tard, en novembre dernier, Stern lui-même admettait, dans un livre intitulé The Growth Story of the 21st Century, que la tâche consistant à convaincre les décideurs politiques était encore à faire, ou du moins à refaire: son rapport avait été immensément populaire, il avait contribué à légitimer des champs de recherche encore émergents —sur le développement durable, les politiques climatiques comme la taxation du carbone, l’idée de mettre un prix sur la nature, etc.— mais le contexte de la deuxième moitié des années 2000 était plus favorable à des discussions sereines sur le climat que celui de 2026.
Aujourd’hui, rappelle l’éditorial de Nature, « les chefs de plusieurs pays riches sont, à divers degrés, en train de reculer » quant à leurs promesses d’actions climatiques. Et pourtant, les projections de 2006 sont toujours valables: « retarder l’action ne fait qu’accroître les coûts pour les futures générations ». Une autre leçon apprise de 2006: « ceux qui sont en possession des faits doivent sortir et communiquer ».




