Josée veut qu’on la respecte dans ses choix. « Je ne bois plus, je ne fume plus, je ne consomme plus de viande et je m’alimente le plus naturellement possible », explique-t-elle. C’est aussi ce qui l’a conduite à ne pas se faire vacciner contre la COVID.


Ce texte fait partie de notre projet « Les hésitants de la vaccination ».
Lisez le premier texte et le deuxième.


 

La femme de 28 ans, pigiste en télévision, se méfie de tout ce qui est « chimique » et même de la nourriture transformée. « Ce sont des choses qui nous rendent malades. J’achète en vrac, je fais mon pain, mes soupes et mes cannages et je ne m’alimente qu’avec de bons sucres. Quand je vais à la pharmacie, j’analyse les ingrédients et j’achète des produits bios et naturels.»

Cette quête de naturel l’a même poussée à arrêter la pilule contraceptive. « J’ai fait le choix de ne plus prendre d’hormones, cela me rendait d’humeur agressive et dépressive», lance encore Josée.

En plus de la méfiance face aux autorités dont des hésitants à la vaccination nous parlaient dans le premier texte, et de la peur des vaccins dont ils nous parlaient dans le deuxième texte, les fausses croyances sont un élément supplémentaire à prendre en considération. Pour les unes, comme Chantal, « j’ai un système assez fort; je me suis dis, quand on tombera malade, on se soignera ». Pour les autres, comme Isabelle, 42 ans, c’est la conviction que le vaccin à ARN serait dangereux. Et ça n’est pas nouveau, soulignait dans le texte précédent l’historienne de la santé Laurence Monnais: l’hésitation aux vaccins « a toujours existé ».

Mais dans l’ensemble, c’est la croyance au « naturel » qui revient le plus souvent. Beaucoup de personnes hésitantes préfèrent à la médecine moderne des remèdes de santé naturelle. Et ceci explique aussi l’omniprésence du « Big Pharma » dans leurs argumentaires.

« Je me soigne avec des huiles naturelles. Alors pourquoi se faire vacciner si je ne suis pas malade, je reste à distance et je mets mon masque? », questionne Chantal. C’est ainsi qu’après sa première dose du vaccin contre la COVID —qu’elle a tout de même prise— elle a eu recours à une bouteille de charbon actif pour ce qu’elle appelle « la désintoxication chimique ». « Le produit à la base du vaccin, c’est du poison. Est-ce qu’à cause de ce poison, je vais avoir un cancer?»

La chercheuse Ève Dubé, dont les travaux détaillent les arguments individuels des personnes hésitantes, le rappelle : « Les gens vont aller chercher les informations qui les confortent dans leurs choix. Ce n’est pas tout le monde qui comprend comment la science fonctionne mais je pense que, principalement, ce n’est pas un problème de littératie scientifique; c’est plutôt un enjeu empreint de doutes, de valeurs et d’émotions. »

Big Pharma, la cible de la peur

La méfiance à l’égard du « Big Pharma » n’est évidemment jamais loin, et plusieurs hésitants jugent qu’on a insuffisamment parlé des revenus générés par les nouveaux vaccins et du poids économique et politique de l’industrie pharmaceutique. J’ai encore l’impression que c’est lié à la mafia pharmaceutique, ça ne me sortira pas de la tête », ajoute Chantal qui, pour cette raison, hésite à aller chercher sa troisième dose.

De l’avis de Mohamed, on aurait surtout entendu les scientifiques liés à Big Pharma tandis que « les vrais scientifiques qui n’avaient pas de conflits d’intérêt ont été marginalisés. C’est le monopole de la pensée unique. » Cette affirmation est toutefois contredite par les faits récents: par exemple, au plus fort de la vague Omicron, ce sont des chercheurs des universités ou des agences de santé publique d’Afrique du Sud, du Danemark ou de Grande-Bretagne, qui ont étudié en un temps record l’efficacité qu’avaient, ou non, les vaccins face à ce nouveau variant.

Mais Omicron a eu un effet pervers : en obligeant les gouvernements à maintenir des mesures très restrictives, juste avant Noël et au début de l’année, le variant a ouvert la porte à encore plus de méfiance face à cette vaccination.

« Le vaccin n’a pas rempli ses promesses de nous permettre de reprendre une vie normale, affirmait Caroline lorsque nous l’avons rencontrée, cet hiver. Ce n’est pas le Klondike et cela me fait penser à Monsanto. Les mesures coercitives sont preuves de l’échec de cette campagne. Si le vaccin était si formidable, tout le monde irait le chercher en courant. »

Rappelons que la campagne de vaccination a été tout de même un succès au Québec avec 92% des plus de 12 ans adéquatement vaccinés en date du 9 mai. Et quant à Omicron, les différentes doses de rappel avaient même amélioré le niveau de protection conféré par le vaccin, selon une étude préliminaire de l’INSPQ parue en février.

Et la santé mentale ?

Si la santé mentale de la population générale a été ébranlée par ces deux années de pandémie, cela a peut-être été encore plus vrai pour les personnes hésitantes face aux vaccins. Le fait d’être souvent raillées et mises à l’écart par leurs proches pour leurs croyances, a joué sur leur bien-être et possiblement leur consommation à la hausse des réseaux sociaux. Les exposant du coup à encore plus de désinformation et de fausses croyances qui les confortent encore plus dans leurs choix.

« Facebook me fait du bien. Je ne lis plus les journaux et ne regarde pas la télé. Mais je constate qu’il y a beaucoup d’opinions extrêmes, ça manque de nuances, et je suis plus à la recherche de choses pour améliorer ma santé mentale », explique Isabelle.

Et « je mange bien, j’évite les produits préparés pour cuisiner le plus possible. Mon corps a dû se défendre contre beaucoup d’allergies quand j’étais enfant et j’ai, aujourd’hui, un bon système immunitaire. J’ai décidé de me faire confiance car cela jouait trop dans ma tête », ajoute la maman.

C’est d’ailleurs ce que montre l’enquête canadienne sur les impacts psychosociaux de la COVID, dirigée par une équipe interdisciplinaire de l’Université de Sherbrooke: la désinformation serait liée à une augmentation des troubles de stress et d’anxiété, tandis que la confiance plus élevée envers les autorités et l’accès aux médias traditionnels, seraient des facteurs de protection contre bon nombre de symptômes d’anxiété (voir à ce sujet notre premier texte sur la méfiance des hésitants).

Une des pistes de solution serait de se pencher sur le lien entre le niveau de culture scientifique, la place des médias sociaux et la peur face aux vaccins, pour trouver comment contourner la possible désinformation et éviter ainsi de tomber dans un nouveau piège anxiogène.

Comme le disait dans le texte précédent le Dr Arnaud Gagneur, auteur d’une méthode visant à susciter des entretiens avec les futures mamans, la solution n'est pas de s'opposer à leurs valeurs, mais « il faut leur rappeler que l’immunisation, c’est un processus naturel qui reproduit la nature pour stimuler le système immunitaire ». À son avis, « seule la reconnaissance de la capacité à faire leurs propres choix —c’est important de leur redonner ce pouvoir— et l'écoute respectueuse pourra permettre de faire circuler l'information scientifique sur les vaccins auprès de personnes qui doutent de leurs bienfaits ».

C'est pourquoi il est temps de redécouvrir le dialogue avec les personnes hésitantes, en les informant avec empathie, et en valorisant leur autonomie. « Ne pas reconnaitre le droit de choisir, cela pousse une personne qui hésite à devenir antivax », insiste le Dr Gagneur.

 

Note : Certains prénoms ont été changés pour répondre à la demande d’anonymat réclamée par certaines personnes.