En cherchant des podcasts à écouter lors de mes déplacements estivaux, je suis tombé sur cet épisode de Brain Science que j’avais manqué à la fin du mois de juin dernier. Il s’agit d’une entrevue de Ginger Campbell avec la philosophe des sciences Patricia Churchland qui parle de son dernier livre Conscience: The Origins of Moral Intuition. Vaste sujet mais que Churchland, en bonne philosophe qui a toujours les deux pieds dans les données des neurosciences, rend concret et accessible à tous avec moult exemples. Je vous invite donc à mettre ce ballado sur vos oreilles ou à en lire quelques extraits que j’ai traduits ci-dessous pour vous mettre l’eau à la bouche.

Rappelons d’abord que Churchland avait écrit en 1986 un ouvrage intitulé Neurophilosophy qui avait dérangé nombre de philosophes convaincus à l’époque que seule l’analyse traditionnelle des concepts viendrait un jour à bout des grandes questions comme qu’est-ce que le soi ou la conscience. Mais plusieurs neurobiologistes (y compris l’étudiant que j’étais à l’époque) avaient trouvé emballant et nécessaire ce nouveau programme de recherche transdisciplinaire proposé par Churchland qui impliquait d’aller voir bien sûr aussi du côté de la psychologie, de l’anthropologie, etc.

C’est donc toujours dans cet esprit qu’elle aborde aujourd’hui la question de l’origine des intuitions morales humaines. Autrement dit pourquoi avons-nous fréquemment des comportements qui impliquent un coût pour nous-même dans le but d’aider les autres ? Churchland va d’abord éliminer les deux sources qui peuvent nous venir spontanément à l’esprit. D’abord la religion :

« Il y a plusieurs raisons pour lesquelles ce n’est pas une réponse adéquate, mais je pense vraiment qu’une raison importante est que les anthropologues savent très bien que de nombreux groupes fonctionnent extrêmement bien, ont de bonnes normes sociales, font preuve de courage, de compassion, s’intéressent les uns aux autres, etc., mais ils n’ont rien de comparable à une religion organisée. »

Puis la raison, l’idée avancée au moins depuis Kant que nous serions des êtres moraux à cause de notre rationalité qui nous permet d’adhérer à des normes et de les appliquer au moment opportun.

« Mais plusieurs autres grands penseurs concevaient ce problème différemment, dont Aristote, Darwin et les deux grands philosophes écossais, David Hume et Adam Smith. Ainsi, dans La descendance de l’homme, Darwin demande quelle pourrait être l’origine de notre sens moral, de notre conscience. Et il suggère qu’il y a trois choses, dont l’une est l’instinct social. »

Et Churchland enchaîne en parlant d’éthologues ou de primatologues contemporains qui pensent la même chose qu’elle. Des gens comme Frans de Waal par exemple.

«Il réalise depuis des années que de nombreuses espèces de mammifères et d’oiseaux sont très sociales. Ils aimer être ensemble. Ils ont mal quand ils sont séparés. Ils se toilettent. Ils se consolent. Ils pleurent la mort d’un autre individu à qui ils étaient très proches. Ils partagent la nourriture. Ils agissent ensemble de manière concertée, parfois dans le but de chasser ou de coopérer pour se défendre. Voilà autant de comportements sociaux importants qui trouvent leur pendant chez l’humain, ce qui suggère qu’ils pourraient avoir des racines évolutives très profondes.»

Mais pourquoi, contrairement aux amphibiens ou aux reptiles par exemple, les mammifères sont-ils des animaux sociaux? Et la réponse que Churchland suggère comporte plusieurs étapes, dont la première est l’apparition de l’homéothermie, la capacité à maintenir la température du corps constante.

« C’était une innovation évolutive magistrale, car elle permettait aux animaux de se nourrir la nuit, et leur a permis de s’aventurer dans des climats où les animaux à sang froid ne pouvaient pas aller parce qu’ils ne pouvait pas y survivre. Mais il y avait un prix à payer pour cela, et c’est que gramme pour gramme, une créature à sang chaud doit manger dix fois plus de calories qu’une créature à sang froid. »

Je résume très vite les autres événements complexes et intriqués évoqués par Churchland et qui auraient été nécessaires à l’apparition du sen moral. D’abord il fallait trouver comment se procurer autant de calories. Une pression sélective favorisant les individus les plus futés, les plus débrouillards, bref les plus intelligents a sans doute eu un rôle important à jouer ici. Dans le cas des mammifères, cela a favorisé l’accroissement du cortex cérébral. Et on connaît la suite : les jeunes, en particulier chez les primates et le genre Homo où le volume cérébral explose littéralement, se sont mis à naître prématurément, avant que leur cerveau ne soit trop gros et constitue un danger pour la mère lors de l’accouchement (autrement dit, les individus qui naissaient avec un trop gros cerveau et faisaient mourir leur mère n’ont pas eu de descendants…).

Cette immaturité à la naissance, qui amène une grande vulnérabilité des petits mammifères, va favoriser une nouvelle attitude parentale que Churchland considère comme la base biologique de notre moralité :

« Il semblerait que la solution proposée par Mère Nature a consisté à trouver une personne qui pouvait faire quelque chose de très difficile, à savoir s’occuper des bébés. Pour faire cela, celle qui était toute désignée était la mère parce qu’elle venait d’accoucher. […]

À partir de là on peut imaginer que le câblage cérébral qui assure votre propre survie a pu être étendu de « moi seulement » à « moi et les miens », de sorte que, tout comme je ressens un malaise quand j’ai faim, alors je ressens un malaise quand me bébé pleure parce qu’il a faim ou parce qu’il est séparé de moi.

Et la partie cruciale de l’histoire semble avoir été rendue possible, comme le fait souvent mère Nature, en réutilisant des mécanismes déjà présents dans le cerveau des mammifères. L’ocytocine et la vasopressine, deux petites hormones peptidiques, semblent avoir été fondamentales pour recâbler le cerveau vers plus de soins pour les nourrissons. »

Et Churchland de citer ensuite les expériences sur les campagnols de plaines et les campagnols des montages dont j’ai déjà parlées dans mon site et dans ce blogue. J’arrêterai donc ici pour vous laisser apprécier les autres études dont elle s’inspire pour montrer les racines biologiques possibles de nos sentiments moraux.

Si ce genre de voyage évolutif à différents niveaux d’organisation ouvrant de nouvelles perspectives de compréhension sur nous-même vous intéresse, je vous dirais de rester à l’affût car des choses qui vont en ce sens s’en viennent cet automne.