Le plus étonnant quand on recense de vieux articles, c’est de constater à quel point les choses évoluent lentement. Dans le cadre de cette série d'articles sur les 30 ans de l’Agence Science-Presse, place aux médicaments de l’âme : la décennie qui vient de s’écouler aura été celle des psychotropes. Jamais on n’en aura autant prescrit... jusqu’aux enfants!

Voici un extrait d'un article que nous avions publié en juin 1998 :

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Le Prozac pour les jeunes : une prison chimique A l’époque, toute la famille se méfiait de la médication psychiatrique et du Prozac, cet antidépresseur traîné dans la boue après avoir été porté aux nues. « Nous avons complètement changé d’idée », dit Claude, à propos de sa fille Geneviève, 18 ans. Le Prozac a agi comme une bougie d’allumage pour elle.

Et pourtant, près de deux ans plus tard, quand elle a décidé de cesser sa médication, elle est retombée dans une dépression plus profonde encore qu’avant...

Cette même année, une nouvelle carrément déprimante pour l’industrie pharmaceutique tombait sur les fils de presse : les antidépresseurs seraient à peine plus efficaces que les placebos.

Autre psychotrope, autres controverses: le Ritalin. C'est un stimulant ou régulateur de l’humeur, alors que le Prozac est un antidépresseur. Est-il légitime de le prescrire à des enfants? A des enfants qui sont encore à la maternelle, s’est-on indigné en 2000? (lire Et pourquoi pas des embryons sur le ritalin?)

Un des deux problèmes, c’est que les troubles pour lesquels on veut « guérir » ces enfants —que ce soit le trouble déficitaire de l’attention avec le Ritalin ou la dépression avec le Prozac— ne sont pas clairement définis, pour la bonne raison qu’on en connaît encore mal les causes (voir Le ritalin sur une glace mince, novembre 2000). L’autre problème, c’est que le cerveau d’un enfant ou d’un adolescent n’est pas encore formé comme celui d’un adulte, de sorte que la science demeure incertaine sur les impacts à long terme.

N’empêche qu’en 2004 au Québec, les psychotropes dans les centres jeunesse étaient monnaie courante. Une petite pilule pour calmer, lisait-on dans cet article, une petite pilule pour corriger l’humeur fluctuante... Et en institution, deux à trois fois plus qu’ailleurs. « Un expédient commode qui remplace les autres interventions. »

Ailleurs dans le monde, certains ont commencé à renverser la vapeur, en Grande-Bretagne (2003) puis aux États-Unis (2004), du moins du côté des antidépresseurs, où les autorités sanitaires commencent à envoyer comme message que ceux-ci constituent un risque pour certains enfants:

- Il est notamment reproché au Prozac d’augmenter les risques de passage à l’acte suicidaire, chez ceux qui avaient déjà des prédispositions. Aujourd’hui, le fait est plus solidement documenté.

- Une étude parue dans Science en novembre 2004 ajoute que chez les souris, le Prozac prédispose les jeunes à l’anxiété et à la dépression, une fois devenues adultes. “Le développement de leurs neurones est inexorablement affecté.”

- Une étude sur des hamsters parue dans Behavioral Neuroscience en octobre 2006 conclut que le Prozac calme les adultes... mais rend les ados plus agressifs!

Mais si les mentalités ont évolué entre 1998 et 2008, les fabricants sont loin d'avoir diminué la production. On n’a pas de chiffres récents pour affirmer si l’usage du Prozac a diminué chez les adolescents, mais on sait qu’il est désormais prescrit... à des animaux domestiques! (23 novembre 2007)

Et plus largement, c’est l’efficacité de l’ensemble des antidépresseurs qui est questionnée. Une enquête publiée en début de 2008 révélait que les fabricants de Prozac ou de Paxil n’ont jamais publié dans une revue savante le tiers des études sur leurs propres médicaments. On l’aura compris, dans ce tiers se trouvent les études les moins favorables (lire Les antidépresseurs (encore) sur la sellette).

Pratique courante, diront les plus cyniques : c’en est au point où, ces dernières années, les plus grandes revues scientifiques ont ajouté une exigence. Les résultats de tous les essais cliniques devront être déposés dans une base de données publique, sans quoi ces revues ne publieront pas « la » recherche qui leur est envoyée. Des compagnies ont effectivement commencé à le faire, dans la base Clinicalstudyresults.org. Où en sera-t-on en 2018?

Pascal Lapointe

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